Le voici, absolument inchangé. Je n’avais même pas 15 ans. Il avait été lu à CISM à l’époque. J’ai beau lui trouver tous les défauts du monde, je n’arrive pas à le qualifier de totalement mauvais …
Tout était tranquille dans la salle de rédaction. Les seuls bruits perceptibles étaient ceux des doigts frappant sur les touches ou ceux des tasses à café qui se déposaient sur les bureaux. Le calme régnait dans les bureaux du Devoir. Pas de problèmes ni d’empressement aujourd’hui. Claude effectuait les dernières retouches photos au son des Beatles qui jouaient sans arrêt dans son oreille. Caroline compilait les articles qui avaient été remis et Erika finissait sa chronique. Les yeux mis clos, larmoyants, elle effleurait les touches sans bruit. Elle hésitait avant chaque frappe tellement sa vue était brouillée par ses larmes incessantes. Personne ne posait plus de question. Elle était ainsi depuis son embauche, 4 ans auparavant, sortante de l’université, sobre et flegmatique. Elle ouvrait rarement la bouche, était docile et remettait toujours un travail impec. Erika frappa le point final et l’envoya à Caroline, éteignit l’écran cathodique et quitta son siège. Ses collègues la saluèrent, elle ne répondit rien. Était-elle hautaine ou fatiguée? Mieux valait ignorer son geste peu courtois. Bien vite on se rendait compte que potiner à son égard n’était pas des activités les plus palpitantes. Elle ramassa son manteau au vestiaire et sortit, marchant d’un pas traînant jusqu’au métro, le regard vide, comme toujours. Elle s’engagea dans l’escalier et descendit nonchalamment. Son pas était si mou qu’elle perdit pied, son genoux se brisant sur la dalle, son visage s’écrasant contre la rampe d’inox, pour finir dans le creux d’une marche. Déchaussée de ses escarpins de satin noir brodés de tulle, la jupe relevée, dévoilant un sous-vêtement léger, Erika gisait, inerte!
15 ans plus tôt…
Le son strident et répétitif du réveil matin me tira de mon sommeil. Frustrée et abasourdie, je donnai un grand coup sur le dessus de l’appareil désuet, poussant un râle de mécontentement. Au bout de 15 minutes de reprise de conscience et de réflexions philosophiques révolutionnaires, je réussis à me tirer hors du lit. J’étais vis à vis la glace et je fus traumatisée par le reflet l’affreuseté de mon corps. Foutues lésions!!! Moi, Erika, 15 ans, fierté de mon infâme polyvalente, caractère farouche, difficile d’approche, mystère. Je marchai, toute nue dans la cuisine histoire de faire chauffer l’eau pour mon café. Je n’avais rien à cirer que tout le voisinage pouvait m’apercevoir. De toute façon, 90% de mon voisinage était gai. Je montai à l’étage prendre une douche rapide, redescendit en trombe, fait infuser le café et partit m’habiller. Qu’allais-je porter aujourd’hui? Un regard sur ma montre me fit revoir mes priorités et j’enfilai n’importe quoi. Je versai le café dans ma tasse isotherme d’inox, chaussai mes perchoirs et entreprit de me rendre à l’arrêt de bus. J’attendis, le bus arriva. Je m’assis à une place seule, allumai mon lecteur mp3 et regardai par la fenêtre les yeux vides. Une larme coula, puis 2, jusqu’à ce que mon visage en soit maculé. Je sortis du bus à l’endroit habituel et pénétrai
dans la polyvalente. Dans le hall, le proviseur qui servait aussi de gestapiste s’assurait que chaque demoiselle soit vêtue correctement. Des couples
respirant la supercherie s’embrassaient à pleine bouche maladroitement sans aucun plaisir apparent. Un groupe de fausses blondes discutaient des meilleures méthodes de fellations et de jeunes asiatiques en chandail de laine complétaient le devoir qu’ils avaient omis de finir la veille. Je marchai d’un pas traînant jusqu’à mon casier ou je saisi mes affaires et allai m’asseoir sur un banc. Le même regard vide, la tête dépourvue de toutes pensées. Plus rien, il n’y avait tout simplement plus rien. Tout était parti tout s’était envolé. Pour toujours? J’espérais bien que non.
Erika pianotait, on eu dit machinalement, sur le clavier de son ordinateur portable. Assise en tailleur dans un recoin de l’atrium, elle essayait de faire le vide et de composer une analyse potable. Études en lettres obligeaient, les travaux exigés étaient très demandant. Celui-ci, une analyse d’une anthologie d’Hubert Aquin constituait une épreuve plutôt coriace et tous les élèves du département s’étaient arrachés les cheveux, bref, l’épreuve trimestrielle avait généré un vent de panique. Une étrange nostalgie neutralisa son cerveau, immobilisa son corps en entier. Aiguilles imbibées d’angoisse sournoise. Ne plus y penser, respirer, tout cela était si loin, mais si présent! Erika mit en marche son vieux Ipod doré. Une musique douce, aérienne, planante, elle ferma les yeux. Ça aurait pu être pire, ça aurait pu être pire, ÇA AURAIT PU ÊTRE PIRE!!!! Tous les étudiants qui étaient dans l’atrium se retournèrent.
Étant encore recroquevillée dans un coin de l’espace public de l’Uqam, j’étais calmement en train de relire mon rapport de stage qui était à remettre dans un peu moins d’une semaine et cela me hantait. Je n’avais pas confiance en moi et je doutais sans cesse. Beaucoup de gens se seraient sentis bien confiants à ma place. J’avais théoriquement du potentiel. Mes doigts nerveux frôlaient les touches doucement, sans bruit, apportant sans cesse corrections, précisions et améliorations. Éternelle perfectionniste que j’étais! Soudain, des acclamations dignes d’une équipe de football qui vient de remporter un championnat retentirent. Et si… Oh, impossible, voyons! Eh bien, il semblerait que quelqu’un de la faculté de littérature était allé fouiner dans une librairie aujourd’hui! Les uns m’aggripent les bras, les autres les jambes et s’en était parti pour une visite de l’université en mode body surfing! Les gens se retournent se demandant ce que la petite nowhere que j’étais avait bien pu faire!
“Elle a été publiée”!
La seule chose à laquelle je pensais, moi, c’était mon ordinateur traînant encore sur le plancher…avec mon rapport de stage. La panique et l’euphorie du succès se livrent une bataille acharnée pour savoir qui prendra possession de mon cerveau. Ils continuent de scander mon nom. Au fond de moi, je n’y
crois pas, ça n’est pas réel.
Leurs pauvres petits bras d’intellectuels se fatiguent. Lorsqu’ils me reposent à terre, je suis complètement perdue. Je ne sais ni quoi dire ni quoi penser. Pourquoi ne m’avaient-ils pas acclamée le jour ou ils l’avaient lu, ce manuscrit, il y a 2 ans? Simple question de réputation? Formalité de solidarité? Ce soir là j’éclatai en sanglots. Ce cirque avait éveillé en moi une horrible sensation, douloureuse, infâme…
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C’était sa première journée, nous l’attendions tous, cette nouvelle recrue soi-disant épatante. Un vent de jeunesse ne ferait pas de tort au Devoir, tout le monde s’entendait là-dessus. Elle franchit la porte 15 minutes en retard, l’air triste, déconfite. Sans émettre le moindre son, elle se dirigea vers le bureau ou une plaquette annonçait son nom. Elle mit l’ordinateur en marche et se mit à pianoter sur le clavier. Une larme coula sur sa joue. Nous ne posâmes pas de questions.
Ce qui semblait être une mauvaise journée dura toute une vie…
Souvenirs, nostalgie… Ça fait maintenant plus de 5 ans que ce texte a été écrit.